Dans un article publié dans Libération du 5 mars 2007, Marie Darrieusseck explique les raisons majeures qui la conduisent aujourd’hui à voter Ségolène Royal. L’auteure passe au crible de sa plume rapide et incisive quelques raisons, mais martèle que dans toutes, un leit motiv est inscrit en filigrane : sa féminité, osons même l’écrire, sa “féminitude”.
Il faut du courage en effet pour bousculer les us et coutumes françaises, où la règle qui prévaut toujours reste celle de la “domination masculine” (un bel ouvrage de Bourdieu à relire ces temps ci, même si malheureusement certains ont cru bon d’exhumer de façon intempestive une interview du maître sociologue qui ne faisait pas précisément l’apologie politique de Ségolène… et pourtant il est fort à parier que s’il était encore vivant, Bourdieu voterait de toutes façons à gauche, et au besoin Ségolène au 2e tour!).
Le vieil ordre selon lequel il faudrait en avoir, qu’une seule tête bien faite ne suffirait pas, le Duas habet comme le rappelle l’écrivain, discrimine ainsi d’office toutes prétentions des femmes à être prises au sérieux. C’est qu’on ne craint pas le ridicule dans notre belle France, et l’on a pas honte d’avoir attendu si tard, ne serait-ce que pour imaginer et exprimer le désir de voir une femme briguer le commandement suprême, et d’être placée démocratiquement à la tête de la Nation.
Heureusement que nous avons eu Jeanne d’Arc, dont aime du reste à s’inspirer notre candidate, car s’il avait fallu attendre le bon vouloir, les “bonnes grâces” de ces messieurs accrochés au pouvoir, ou en passe de le devenir, qui donc nous aurait donné une Christine de Suède, une Indira Gandhi, une Golda Meir? Et plus près de nos lettres ou de notre politique française, qui nous aurait donné une Simone de Beauvoir, une Marguerite Duras, une Françoise Giroud, et même malgré son ralliement, certes en soi respectable mais selon nous fourvoyé à Nicolas Sarkozy, qui donc nous aurait parmi ces hommes qui faisaient tout pour la faire renoncer en la poussant quasiment aux larmes tandis qu’elle les affrontait à la tribune pour faire adopter sa loi sur l’IVG, qui donc parmi ces hommes nous aurait donné Simone Veil?
Et l’on voudrait aujourd’hui que Ségolène Royal attende le bon vouloir de ces hommes habitués à confisquer le pouvoir! Soyons un peu sérieux, et surtout honnêtes! Toutes ces femmes exceptionnelles ont du faire preuve de qualités hors du commun, et s’imposer contre vents et marées machistes, phallo-cratiques et centriques. Ça ne peut plus, ça ne doit plus durer.
C’est bien pour cela que l’angle d’attaque d’emblée choisi par les principaux détracteurs de Ségolène Royal n’a pas été choisi au hasard : celui des compétences. Comme si celle qui fut remarquée par Jacques Attali et choisie comme conseillère par François Mitterand, celle qui est énarque, quatre fois ministre “Elle”, devait encore prouver qu’elle en a (des compétences), là où pas une seule fois, dès lors que des hommes entrent en lice (et sur la douzaine de candidats qu’il y aura dans cette élection présidentielle, ils sont encore l’écrasante majorité) on ne songe évidemment pas à venir les mettre en cause sur ce thème. A-t-on insisté sur les compétences de Sarkozy? Oui, mais en les présupposant et en les opposant de façon caricaturale à Ségolène. Mais au fait de quels critères objectifs et mesurable s’est-on servi pour ressasser cette affirmation manichéenne? Et des compétences de Bayrou, qui en a parlé? De celles de Bové, de Besancenot, de Villiers?
Bon, d’accord me direz vous, mais qui a parlé des compétences des autres femmes engagées dans cette course élyséenne, de Voynet, de Buffet, d’Arlette? Vous ajouterz que c’est donc bien du cas Royal en particulier qu’il est question.
Non, non et trois fois non! Car si on n’a pas essayé d’épingler les autres candidates sur cette question des compétences, c’est pour de toutes autres raisons que celles qui ont permis d’épargner les hommes et qui ont suraccentué la charge contre Ségolène. Ces femmes n’ont pas été épargnées parce qu’elles auraient été susceptibles “elles” d’être compétentes, mais parce qu’elles n’ont jamais été susceptibles “elles” (particulièrement aux yeux des hommes, mais aussi des femmes qui n’auraient eues aucun intérêt immédiat à ce que Ségolène soit élue) d’emporter effectivement cette élection.
Si Ségolène a pu être mensongèrement taxée sans relâche d’incompétence, c’est premièrement parce qu’une stratégie a été adoptée pour la décrédibiliser (stratégie du reste empruntée en bonne part à certaines composantes et personnes au sein même du PS, qui elles aussi avaient eues intérêt à la faire passer pour une gourde). Deuxièmement parce que Ségolène était une femme, et pas n’importe laquelle : une femme dangereuse, puisque en effet menaçante par sa combativité et ses compétences de l’emporter. De telle sorte qu’une autre ritournelle a été relayée (un peu moins il est vrai que la précédente, mais tout de même il y a eu des tentatives répétées), celle de la soi-disant “méchanceté”, de Ségolène, de sa “dureté”, de sa “violence” ( lors du voyage au Liban, voir l’affaire du refus de saluer Françoise de Pannafieu).
Il serait au final éloquent de pouvoir citer quasiment tout l’article. Contentons nous pour conclure de dire pourquoi comme Marie Darrieusseck nous votons Ségolène Royal? Parce qu’elle est la seule candidate qui aujourd’hui peut gagner l’élection et ouvrir sur des possibilités jusqu’alors inouïes : celles de voir nos enfants, filles ou garçons, se sentir libre de choisir et de réaliser à égalité et sans complexe leurs propres ambitions, de se sentir effectivement libres et égaux en droits de vouloir devenir, si telle est leur aspiration, ministre ou pourquoi pas présidente, et si tel n’est pas le cas, de pouvoir n’en éprouver aucun ressentiment ni aucune honte.
Les Apologues de Ségolène
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Très bon article. Je vois qu’il n’y en a pas eu depuis un certain temps. Pouvez vous vous y remettre, et mettre en ligne d’autres des textes de vos auteurs?