Apologie de Ségo

Défense et illustration des idées de Ségolène Royal

Archive pour avril 8, 2007

“Sade, Bataille, Sarkozy, mêmes combats ?” (et Michel Onfray?)*.

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Suite à la rencontre entre Nicolas Sarkozy et Michel Onfray publiée dans Philo Magazine n° 8 (cf. ci-dessous au 4 avril 2007), le philosophe donne deux longs articles commentant cette rencontre qui a eue lieu au ministère de l’intérieur [voir sur son blog (les 03 et 06 avril)].

Il faut dire qu’il y a matière à être sidéré – et quelque peu excédé – à la lecture du commentaire que livre Onfray sur son blog de sa rencontre avec le ministre de l’intérieur. Le ton est presque confidentiel, esthétisant au possible, et nous rappellerait presque un début de roman du XIXe: “L’horloge continuait à tuer le temps qui le sépare du résultat de la consultation nationale. La lumière devenait moins douce, plus pure, le jour se levait, la matinée s’entamait, il était neuf heures passées. Dans l’embrasure de la porte, il me confie le plaisir qu’il a eu à ces conversations.”

On se demande du reste qui du ministre ou du philosophe a été le plus sensible et a le plus sincèrement éprouvé de plaisir à ces entretiens. C’est que les enjeux ne sont guère proportionnels: même si Onfray n’a pas grand chose à y perdre, voire un peu à y gagner (un futur portefeuille à l’éducation nationale, ne serait-ce pas une belle revanche?), Sarkozy lui est au beau milieu de l’arène. Il vient d’entrer en campagne, et de plus maintenant il lit Jaurès, Blum etc. Il ne doit guère lui rester de temps à consacrer à autre chose qu’à la perspective de l’emporter. Donc s’il rencontre Onfray c’est bien que ça doit pouvoir servir à quelque chose. Si pour Onfray l’esthétique est de mise dans cet entretien (et c’est certainement un moment vertigineux de beauté que d’aller Place Beauvau, par de fraîches fin d’après-midi et matinée ensoleillées de février, s’entretenir avec le futur ex-ministre de l’intérieur et peut-être futur futur président de la République). Mais la réciproque ne doit pas être vraie : d’abord Sarkozy doit être un peu las, en tout cas guère dépaysé, il est chez lui après tout, le décorum il le connait, et ce ministère commence même à lui sortir par les yeux. Ensuite, hormis de faire parler de lui comme il se doit en campagne électorale, de se faire un petit coup de pub supplémentaire, que lui importe de discuter avec un philosophe dont les orientations et les choix politiques déclarés ne lui sont, comme chacun sait, guère favorables.

D’emblée une question en forme de consternation se pose: mais qu’allait donc faire Onfray dans cette galère?

Les réponses entendues du philosophe sont comme toujours à la mesure de son libertarisme qu’il ne cesse d’afficher de façon ostentatoire, lui qui depuis bien longtemps maintenant est suspecté d’être d’un convenu et d’un composé dégoulinant. Il était bien libre d’aller où il voulait, de répondre à l’appel lancé par Philo Mag de rencontrer un candidat à la présidentielle. Il aurait même été sans problème jusqu’à rencontrer Le Pen écrit-il. Bien sûr ça c’est la revendication officielle. Bref, autant de postures d’un personnages qui n’en peut plus de coquetterie et voue un culte à la “distinction”, que de pétition de principe moralisante d’un Nietzschéen du renoncement.

La réalité ne serait-elle pas tout autre, plus simple, surtout que Michel Onfray est accessoirement employé/actionnaire de Philo Mag, qu’il offre en se prêtant à ce jeu de rencontre et d’échange une occasion unique de faire d’une pierre trois coups (au moins):

  • Arrondir ses fins de mois (Mr Onfray ayant héroïquement renoncé à servir dans l’éducation nationale)
  • Contribuer à l’enrichissement de ceux qui lui trouvent de l’intérêt et du travail et à faire parler de lui sans rechigner à se faire de la pub grâce à Sarkozy (rappelons que Mr Onfray soutient Besancenot!), et si l’on veut y croire, en toute discrétion!
  • Mais plus grave, à créditer SArkozy d’une image d’homme ouvert, curieux, compétent etc., dont c’est bien connu, la télé, les radios, la presse écrite quotidienne, hebdomadaire, mensuelle, bi, tri, annuelle, et bientôt multi-séculaire ne parlent vraiment pas assez. Bref à combler le déficit d’image, notamment intellectuelle, du ministre sortant (de l’intérieur).

Michel Onfray dans le récit qu’il en donne sur son blog théâtralise la rencontre, juste de quoi l’ajuster à la mesure de l’événement: l’entrevue a eue lieu au ministère, et s’est déroulée en deux temps (acte 1 et 2, mais sera-ce du Racine ou du Feydeau? – remarquons en passant qu’à certaines grandes occasions, Michel Onfray n’est plus provincial et qu’il pousse jusqu’à la place Beauvau, qui rappelons le fait face à l’Élysée).

Les ors et décors, le petit déjeuner de l’acte 2, l’ambiance “balzacienne” comme il la décrit lui-même non sans en éprouver une intense jubilation, ou encore le parfum d’impérialisme décadent romain ["Je me sens soudain Sénèque assis dans le salon de Néron…" (acte 1); "Je suis dans le bureau du Ministre de l’Intérieur… Le Ministre, le pouvoir, l’ingratitude" (acte 2)].

Bref, un triomphe pour Onfray/Néron, qui se veut le stoïcien de service de Sarko/Rastignac. Le contenu mérite d’être découvert en direct, c’est si intense et philosophiquement si profond. On apprend en effet que: “Grand moment de transe chamanique dans le bureau d’un Ministre de l’intérieur aspirant aux fonctions suprêmes de la République ! Odeurs de sang et de remugles primitifs, traces de bile et de fiel, le sol ressemble à la terre battue jonchées d’immondices après une cérémonie vaudoue…” (acte 1).

Il est vrai que le gros de l’argumentaire de cette rencontre va tourner autour de la liberté, du choix, de la culpabilité et de la faute: en soi les thèmes seraient importants, si ce n’était qu’ils sont traités en trois temps: Sarkozy se fait de ces questions éthiques ainsi que de celle du mal une idée typiquement de droite, manichéenne et naturaliste. Onfray lui a une représentation typiquement de gauche: plurielle, complexe et déterministe. Au final Onfray va convertir Sarkozy, parce qu’il va le comprendre, et même finir par le prendre en pitié! Michel Onfray a donc vraiment cessé d’être Nietzschéen: en effet il écrira finalement: “j’ai de la compassion pour cet individu qui voudrait tellement être aimé et, maladroit, se fait tant détester ; j’ai de la compassion pour cet homme blessé qui croit pouvoir panser ses plaies avec les fétiches de la puissance ; j’ai de la compassion pour cet homme fragile qui sur joue tellement la force ; j’ai de la compassion pour cet homme qui n’échappera pas à lui-même : qu’il soit un jour Président de la République, ou qu’il ne le soit pas.”

Métamorphosé cette fois en un nouveau Socrate en visite place Beauvau, Michel Onfray serait parvenu à regarder dans le fond des yeux l’insondable de Nicolas Sarkozy, et à découvrir ce “dont l’homme politique reviendrait, certes, mais en ayant laissé derrière lui sa défroque politique pour devenir enfin un homme” (acte 1).

Il faut reconnaitre à l’entretien un mérite tout entier condensé dans un passage sur la transgression: à l’inverse d’Onfray qui n’aimerait que quelques rares principes, quelques règles peu nombreuses mais simples et du coup faciles à respecter, Sarkozy lui aimerait des lois nombreuses et élaborées pour qu’elles puissent être transgressées! Si le propos restitué est authentique, Sarkozy n’est plus celui qu’on croit, c’est-à-dire celui que plus de la moitié de la population votante en France s’apprête peut-être à élire. En effet, si les propos rapportés par Onfray sont authentiques, lorsque Sarkozy élabore et promulgue une loi, il sait que c’est tôt ou tard pour qu’elle soit transgressée. Et il sait que plus il produit des lois dures, plus il engendre des désirs de transgressions proportionnés. Or Sarkozy ne cesse, notamment comme ministre de l’intérieur, de multiplier les lois et propositions de lois sévères (par exemple il vient de parler d’un ministère de l’identité nationale, en parallèle à un ministère de l’immigration). Dès lors toutes la législation façon Sarkozy serait en réalité et en profondeur un appel subliminal permanent lancé à la population pour qu’elle se rebelle et se révolte, pour qu’elle transgresse. En effet, le faiseur de lois, le donneur de leçons ne trouve sa raison d’être que dans et face aux transgressions de la loi qu’il a instaurées, que face aux exactions, aux incivilités, aux violences. Il puise son énergie en même temps que ses alliances dans l’esprit de révolte et dans l’immoralité. C’est pourquoi il a intérêt à faire des lois très dures, qui font tomber à peu près toute liberté du côté de l’illégalité (c’est la surenchère fasciste habituelle). En fait ce type de régime, dont procède ce qui n’est encore que la méthode Sarkozy à l’intérieur, mais qui pourrait devenir la réalité présidentielle Sarkozyste pour de nombreuses années, ne s’appuie pas le moins du monde sur la liberté, mais bien plutôt sur une de ses ombres les plus perverses, un faux semblant dangereux, et qui a pour nom “la licence”. En effet, la liberté est du côté du droit, elle est légitime, éthique, humaniste, et telle quelle il serait contradictoire qu’elle soit accusée et sanctionnée. C’est-à-dire qu’ un régime autoritaire et policier ne peut rien faire contre une telle liberté. Par conséquent un tel régime pour se développer ne peut que craindre une telle liberté. La tentation pour de tels régimes, ce sera alors d’éradiquer toute liberté, de l’interdire radicalement et violemment au besoin. Mais alors le danger pour ce type de régime, c’est la rébellion massive, la révolution qui va renverser l’autorité. C’est pourquoi les régimes les plus sophistiqués du point de vue de la tyrannie vont être mixtes: mélange d’autorité et de licence, l’une entrainant l’autre, et vice versa. Comme le veut Sarkozy, on surdétermine et on intensifie à un tel point l’interdit qu’il devient tel quel intenable. Du coup le désir de transgression éclot, gagne et s’intensifie au point de finir par éclater spectaculairement si possible (c’est pour cela qu’il est bon d’avoir les médias, particulièrement la télé, les images derrière ou avec soi). On trouve alors un nouveau prétexte, une nouvelle “bonne” (en réalité on le comprend bien très “mauvaise”) raison de renforcer encore l’interdit etc. Nous pensons que ce sont là certains des aspects des cercles vicieux que Mme Royal veut briser. En matière sécuritaire, il faut sortir d’une logique de la mauvaise loi (nulle en matière préventive, explicative, persuasive), ou la loi inadéquate, mal orientée, et qui suscite le désir de la transgression et non pas celui de l’obéissance et du respect. Sans cela, nous nous acheminerons vers une escalade à la loi toute répressive, qui continuera toujours à faire naître de nouvelles aspirations à transgresser etc.

Au final, nous constatons non sans surprise qu’en dehors des préciosités du texte de Michel Onfray, et de ses complaisances narcissiques auxquelles nous sommes malheureusement habitués maintenant, ces entretiens nous auront donné deux motifs majeurs de réjouissance:

  1. Ils ont contribué (on le sait par les échos dans la presse, cf. notamment Le Monde et Libération, mais aussi Le Figaro de la période des 06 au 10 avril 2007 environ) à poser le problème de l’ancrage idéologique de Sarkozy, sur ses conceptions naturalistes, pouvant virer à l’eugénisme sur la violence, la délinquance, la pédophilie etc..
  2. Ils ont aussi permis d’enclencher la réflexion suggérée ci-dessus, autour des thèmes de la conception philosophique que l’ex-ministre de l’intérieur et actuel candidat se fait en profondeur de la loi.

En dépit de nos réserves sur le style Onfray, qui comporte non seulement la manière de toujours parler ostensiblement de soi (moyen en quoi Onfray a aussi perdu de vue Montaigne), mais aussi les orientations cachées des procédés d’écriture, de restitution et de publication des propos, nous tenons quand même à remercier le philosophe d’avoir “occasionné” même à son insu, une clarification sur le dangereux “cas” Sarko.

* Michel Onfray dans l’acte 2 (6 avril 2007) des textes mis en ligne sur son blog écrivait ceci: “Ceux-là communient en Georges Bataille qui fut, ontologiquement, le paradoxal défenseur de l’ordre répressif afin de pouvoir le transgresser, puis de jouir de cette transgression. Sade, Bataille, Sarkozy, mêmes combats ?”.